Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

Magistral livre que ce sixième roman de Maylis de Kerangal qui conte la naissance d’un pont dans une petite ville – imaginaire – de Californie, nommée Coca. Si vous ne connaissez pas la vie de chantier, vous allez être servi. Tout y est extraordinairement bien décrit, de la négociation du contrat aux aspects techniques de cette édification pharaonique, en passant par le recrutement des équipes, les arrêts de travail impromptus et la nature du terrain sur lequel prendra place le fameux pont. Mais ce n’est pas tout. Froid sur le papier, ce projet urbanistique prend forme et rugosité avec ceux qui y participent, chaussures de sécurité au pied et casque sur la tête. Ici se croisent les destins d’hommes et de femmes qui n’ont rien de commun, qui tous sont réunis pour un même objectif : celui de construire un pont gigantesque entre deux rives pour satisfaire la folie des grandeurs de l’édile du coin qui imagine, dans ce premier pas vers le développement de « sa » ville, un avenir bien plus grand encore.

D’abord déroutée par la façon d’écrire de Maylis de Kerangal – des phrases longues, dans lesquelles le sujet n’est cité qu’une fois et qui rebondit de verbe en verbe -, je me suis vite retrouvée sur ce chantier. J’ai assisté à cette édification défiant l’entendement, dans la poussière, le bruit et les coups de gueule, j’ai frémi devant le danger encouru par ces ouvriers pour qui ce chantier est une opportunité de sortir de la galère dans laquelle ils pataugent depuis trop longtemps, j’ai pesté face à ces politiques qui ne pensent qu’à ce qu’un tel projet peut leur rapporter sur le plan électoral, faisant fi des efforts, des douleurs et des compétences rassemblés sous leurs yeux. L’écriture de Maylis de Kerangal ressemble à un coup de poing : directe, rapide, sans bavure, haletante, ramassée dans une économie de mots. Elle est en tension, comme un élastique sur lequel on tire qui jamais ne se détend. Elle est à l’image de cette vie de chantier, contrainte par les délais, toujours trop courts, et les pénalités encourues. Un bijou, hommage à ces anonymes qui participent à des projets humains hors du commun, récompensé, en 2010, par le prix Médicis.

Extrait, page 139 : « Affluant des différents sites, les ouvriers sont rassemblés sur l’esplanade et les chefs d’équipe s’alignent face à eux. L’un d’entre eux se racle la gorge et annonce l’arrêt temporaire des travaux. Trois semaines de vacances, les gars. Y a des zoizeaux qui pondent et faut pas les déranger, c’est comme ça les gars, c’est la nature. Remous dans l’assemblée, brouhaha, têtes qui se tournent et cous qui se tendent comme si les corps soudain cherchaient de l’air à respirer un oxygène qui ne mentirait pas, les épaulent ondulent, les mains s’agitent nerveuses au fond des poches – et certaines se referment en poings serrés, gonflées bientôt cramoisies – les jambes flageolent, ou piétinent : à toute allure, l’air se tend sur l’esplanade. Et on va être payé ? Première question qui fuse. Mines ennuyées des chefs d’équipe qui esquivent, ne savent pas, hasardent des consignes douteuses, profitez-en pour vous reposer, ou pour visiter la région, ou pour rester en famille, ou pour vous faire des copines, hein, y a des tas de nanas très chouettes dans le coin, hein, vous en dites quoi ? Mais les types rigolent jaune, ne marchent pas : pourquoi pas dire merci pendant qu’on y est, hein, merci patron, pourquoi pas se féliciter en se tapant dans le dos elle est pas belle la vie ? Qu’est-ce qui nous prouve que le chantier va reprendre, pourquoi on touche pas notre paye au moins ? C’est un des gars de Detroit qui a parlé, un type au visage émacié, la peau sèche, abimée de vieilles cicatrices d’acné et de dartres rouges, ses cheveux blonds sont coupés en queue de rat dans la nuque, il a des yeux très clairs, presque blancs. » Maylis de Kerangal.

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