Couverture Suite à un accident grave de voyageur d'Eric Fottorino

Ceux qui empruntent régulièrement les transports en commun ont déjà entendu cette phrase : « Suite à un accident grave de voyageur, le trafic est interrompu ». Derrière cette phrase « clinique », froide, se cache en réalité un drame humain. Celui du suicide d’une personne qui s’est jetée sur les voies au passage du métro, du train, du RER, pour être sûre d’en finir avec la vie. Cette phrase, Eric Fottorino l’a entendue à trois reprises en septembre 2012, à quelques jours d’intervalle sur la ligne du RER A. Trois êtres humains il y a sept mois se sont rendus sur le quai du RER, ont marché le long de la voie, ont attendu fébrilement le train pour mettre un terme à leur souffrance. Il s’agissait d’un vieil homme, d’une mère de famille et d’un homme qui n’a pu être identifié. A cette violence insoutenable, seul le silence a répondu. Les journaux n’ont pas relayé la nouvelle. Quant aux voyageurs, beaucoup ont choisi de se murer dans le silence, la mauvaise humeur ou le cynisme, pestant contre la SNCF et les retards réguliers des trains en raison de ces « accidents de personne ».

C’est cette attitude qui a frappé Eric Fottorino. Au fil des pages, il s’interroge sur l’indifférence des voyageurs, un mécanisme de défense probablement, ainsi que sur la vie de ces personnes qui n’étaient pas anonymes pour tout le monde. En quelque sorte, il leur rend un dernier hommage. Un livre sensible, au style percutant.

Extrait, page 12 : « A l’arrivée d’une nouvelle rame, l’annonce reprenait : « Suite à un accident grave … » Elle s’immisçait en moi, irréelle. Un événement banal s’était produit, aux conséquences purement matérielles. Je ne reconnaissais rien d’humain dans ces paroles désincarnées. Elles composaient un chef-d’œuvre d’évitement. L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose. « Un accident grave » n’empêchait personne de dormir. Dire « suicide » eût au contraire été périlleux pour les vivants. Certains auraient entendu un signal, un encouragement, une invitation peut-être. Le suicide, c’était contagieux. Cela pouvait donner des idées. Comme évoquer le feu devant un pyromane. Mieux valait parler à côté, parler ailleurs. Parler pour ne rien dire. Neutraliser la zone d’inquiétude avec des termes propices à l’oubli, inoffensifs et creux. « Mal nommer les choses, jugeait Camus, c’est ajouter au malheur du monde ». Ne pas les nommer, c’était nier notre humanité. » Eric Fottorino.

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